Fan-fictions World of Warcraft.
Le Rêve d'une vie par Ione Densilla Contes et légendes du monde  <    Publications     > 

[Adapté de Les Ruines Circulaires, de J-L Borgès.]
Le Rêve d'une vie

par Ione Densilla.
En ce temps-là, le monde semblait jeune.
En vérité, il l'était pour les Humains, Elune le sait, même si les Elfes avaient déjà beaucoup vécu, explorant avec la même patience détachée les voix multiples de la connaissance arcanique et les rivages lointains d'un continent alors sauvage et vierge de toutes murailles. Les Trolls avaient été vaincus, repoussés dans les forêts les plus sombres ; une ère de fertilité s'annonçait, propice aux alliances et aux voyages.

Près du fleuve, un alignement de pierres plates, un pan de mur noirci par les flammes, des bas-reliefs en grande partie effacés et l'assise d'une colonnade circulaires marquaient encore l'emplacement d'un sanctuaire dédié à un dieu étranger, depuis longtemps oublié. Personne parmi les tribus humaines sédentaires du sud ne le vit arriver ni s'installer dans ces ruines, mais personne n'ignora, quelques jours plus tard, que le Haut-elfe silencieux à la peau sombre était un mage.

Il resta allongé sur les dalles humides une semaine entière et le temps aurait pu s'arrêter. Les eaux du fleuve immobile reflétaient un ciel gris, qu'aucun oiseau ne traversait. Même les lézards, d'habitude téméraires, ne couraient plus entre les pierres arrondies par l'usure. Lorsqu'enfin il s'éveilla, il se baigna nu et pria face aux six directions sacrées [1].
Il remarqua ensuite le petit tas de figues parmi les joncs, un peu à l'écart, la cruche d'eau fraiche, et su ainsi que les habitants du village voisin l'avaient accepté et le laisseraient poursuivre son œuvre.

Il voulait rêver d'un Humain, le rêver totalement, dans l'absolu du moindre détail, de la plus insignifiante pensée aux élans les plus profonds, afin de l'amener à la vie. Bien que la tâche fût ardue, elle ne lui paraissait pas impossible. Lui qui, une éternité plus tôt, avait étudié les arts subtils de la magie avec les plus grands maîtres, reconnus ou mis à l'index, avait fondé et dissous des collèges — toujours insatisfait de ses étudiants trop conformistes, distraits ou dilettantes —, lui qui avait été choisi à maintes reprises pour porter la bannière quel'dorei et la mort dans les armées ennemies, lui qui avait formé des bataillons humains et apprécié l'affinité naturelle à la magie de ce jeune peuple désordonné, ne doutait pas de la réussite de son grand œuvre.

Le Haut-elfe s'assit au centre du sanctuaire détruit et ferma les yeux, se plongeant dans une transe profonde pour invoquer Elune sait quelles forces antiques issues de sa mémoire millénaire.
Au début, ses songes étaient labyrinthiques et le ramenaient toujours à ses peurs primitives mais, après quelques nuits chaotiques, il apprit à laisser dériver ses émotions loin de sa conscience afin qu'elles ne perturbent plus ses souvenirs. Il put ainsi revivre toutes ses années d'études, réexaminant l'enseignement reçu et son apprentissage à la recherche de la plus discrète allusion à des expériences similaires à son projet, d'un geste suspendu, d'un regard fuyant ou d'une respiration prolongée qui seraient comme des portes dérobées s'ouvrant sur un savoir hermétique, peut-être jugé honteux ou même hérétique.

En vain. Après plusieurs nuits d'insomnie au goût de cendres, il consacra de longs moments à des exercices respiratoires et décida de convoquer chaque nuit dans ses songes la longue et étonnante lignée de ses ancêtres. Ils débattirent ainsi jusqu'à l'aube d'anatomie, de cosmographie, de magie, et même d'éthique. L'assemblée, forte des connaissances de chacun, analysait et réfutait les théories les plus audacieuses, explorait les voies arcaniques classiques ou improbables avec l'ardeur du juste. Lorsque qu'on put distinguer les contours fantomatiques d'êtres manifestement humains flottant autour du sanctuaire, il fut convaincu que la réussite était proche et même un peu déçu d'y être parvenu en si peu de temps.

Après un mois de rêves fiévreux, il s'aperçut que les créatures éthérées perdaient de leur substance et que leurs contours se mêlaient et s'effilochaient comme des nappes de brume sur un marécage. Les voix ancestrales dont la pertinence l'enchantait quelques jours plus tôt se mêlaient maintenant aux cris des singes et des animaux nocturnes comme autant d'absurdes anathèmes. Il comprit que son orgueil l'avait égaré dans les méandres d'une connaissance intellectuelle, superficielle, et il s'évertua à oublier tout ce qu'il avait cru savoir.
A l'aide de mantras primitifs, dans lesquelles se mêlaient des fragments de comptines, de celles que les mères quel'dorei fredonnaient à leurs nouveau-nés lorsque la forêt est agitée, il dormit profondément plusieurs jours. A son réveil, il eut la sensation d'un cœur qui battait à la limite de sa conscience.

Les nuits suivantes, il se contenta de l'observer, chaud et gorgé de vie mais encore fragile.
Il suivit patiemment sa croissance, le nourrissant régulièrement de ses rêves et de magie arcanique, n'intervenant que pour corriger quelques écarts qu'il savait non viables ou peu pratiques, ou encore quelques nouveautés dont il craignait qu'elles n'éloignent trop sa création du but qu'il s'était fixé. Au bout d'un an de soins attentifs, un Humain jeune, aux muscles bien dessinés et dont la couleur de la peau rappelait celle de la glaise qui bordait le fleuve, se tenait près du mage, profondément et désespérément endormi.
Nul songe ne semblait l'habiter ni perturber son sommeil. Bien que sa poitrine se soulevât régulièrement, on eut pu le croire mort, allongé dans un relâchement indécent.

Rien ne semblait pouvoir tirer la créature de sa torpeur. Après avoir épuisé le répertoire des sortilèges et rituels jusqu'en perdre la voix, il se surprit à lancer de sombres imprécations, interdites et terrifiantes. Alors que des larmes de rage et de déception venaient se mêler à la fine pluie qui mouillait la terre presque chaque jour, il faillit détruire l'œuvre de sa vie et la renvoyer au Néant. Epuisé, il l'abandonna au dieu dont l'image effacée par le temps mais étrangement épargnée par les flammes ornait encore la colonne centrale du sanctuaire, et sombra dans un sommeil lourd, qu'aucun rêve ne vint visiter.
Au matin, l'Humain endormi avait disparu et des empreintes de pieds nus s'éloignaient dans le sable humide vers l'aval. Il pensa "mon fils est parti", puis il ajouta "et moi aussi".

Les Quel'dorei étaient patients par nature, et les mages par nécessité.
Il resta plusieurs mois sans rien faire, tressant parfois quelques petits objets avec des joncs, ou restant simplement assis à regarder les eaux du fleuve, semblant s'être détourné de son art. Au crépuscule, lorsque les tigres venaient boire, durant ce moment pendant lequel même la poussière semble suspendue dans l'air, en attente, il imaginait la journée de son fils offert au monde, Humain parmi les Humains, ou dieu parmi les Humains.
Il regrettait la soudaineté de leur séparation. Il aurait voulu s'assurer qu'il n'avait aucun souvenir de sa création, qu'il n'était pas né du ventre d'une femme. Il aurait aimé lui donner un nom, et peut-être aussi quelques conseils, comme l'aurait fait un père.

Peu avant la saison des pluies, les derniers marchands itinérants parlèrent d'un Humain, plus bas sur le fleuve, qui ne paraissait pas craindre le feu. Avec un respect mêlé de crainte, ils décrivirent un homme étrange au teint couleur d'argile, qui allait de villages en villages, enseignant la médecine et la théologie à qui voulait, aimant discourir des nuits entières sur nombre de sujets érudits, sacrés, profanes, ou triviaux.
L'Elfe comprit avec une fierté certaine que son fils marquait le monde, y laissait son empreinte. Il comprit aussi que seul le feu connaissait sa créature pour ce qu'elle était, un fantôme né de ses songes et modelé par la magie. Il adressa une courte prière aux puissances qu'il révérait ainsi qu'à ses anciens maîtres, puis se consacra à la pêche, échangeant avec les villageois des poissons à la chair grasse et filandreuse qu'il portait dans des paniers de joncs tressés.

Certains racontent qu'il vécut ainsi de longues années, ne rêvant plus que comme un homme ordinaire. D'autres comptent en siècles. Tous s'accordent à dire qu'il fut réveillé une nuit d'été par les cris des femmes et la fuite des animaux devant un incendie qui embrasait l'horizon et que le fleuve ne pourrait arrêter.
Il s'assit au centre du sanctuaire, espérant que la mort viendrait couronner sa vieillesse, et peut être l'absoudre de son orgueil. Lorsqu'à l'aube, les flammes l'enveloppèrent sans le toucher, le laissant aussi intacte que l'effigie du sanctuaire, il réalisa sa véritable nature.
Il se demanda alors avec résignation de quelle race était le puissant mage qui avait un jour rêvé de lui.
[1]. Il s'agit sans doute ici des quatre points cardinaux, auxquels sont ajoutés le haut et la bas, suivant la cosmologie Quel'dorei. Note de l'Editeur.
***